Vous ressentez cette sidération quand la salle s’éteint, ce silence étrange juste avant que le tumulte de la mafia s’abatte sur l’écran. L’essence même du film de Martin Scorsese résonne encore, 35 ans après sa sortie. Rien n’égale la force de frappe d’une œuvre qui transforme les codes, qui imprime au spectateur une expérience dense, nerveuse, impossible à oublier. Scorsese réinvente le genre, il bouscule la vision du crime et grave dans la mémoire collective une saga, les affranchis, qui redéfinit le cinéma contemporain et révèle la complexité de la mafia à l’écran, jusqu’à influencer le regard porté sur le crime.
Le contexte historique et cinématographique du chef-d’œuvre
Le film ne s’inspire pas d’un simple récit fictif, il se nourrit d’un contexte bien réel, politique et artistique. Le génie de Scorsese réside dans cette capacité à saisir la violence et l’ironie de la société new-yorkaise des années 50 à 80. Ce n’est pas uniquement l’histoire d’une famille criminelle.
C’est un moment où le cinéma américain hésite entre tradition et modernité, revisite ses héros et choisit la brutalité du réel. Le climat de l’époque impose ce choc, ce regard sincère sur la pègre, sans fard ni artifice superflu. Difficile d’ignorer l’impact de cette période troublée sur le ton du film et sa direction artistique.
L’adaptation du roman Wiseguy, une base documentaire solide
L’adaptation de « Wiseguy », écrit par Nicholas Pileggi en 1985, inscrit le film dans une veine ultra-réaliste. Le témoignage d’Henry Hill structure le récit et apporte cette véracité inimitable à chaque séquence. Le livre trouve rapidement une place à part dans la littérature consacrée à la mafia.
Scorsese et Pileggi travaillent en tandem, exploitent des interviews et des archives, s’attachent à la moindre anecdote, chaque voix off scande la vérité d’un vécu. Rien d’exagéré, tout respire le vécu, l’ambigu, la faille humaine.
Les mythes du cinéma naissent souvent de faits réels, mais ici, l’empreinte du vrai ne desserre jamais son étreinte.
L’adaptation ne sacrifie jamais la tension dramatique, elle inscrit les émotions, les égarements, les contradictions dans une matière brute et authentique. Vous sentez cette tension, cette promesse implicite : tout a vraiment existé. Voilà pourquoi le spectateur se retrouve piégé, impossible de décrocher.
Le cinéma de Martin Scorsese en pleine mutation
Scorsese change de registre à la fin des années 80. Il quitte les jeux de la comédie dramatique pour retrouver la jungle urbaine. Le cinéma, traversé par Coppola, De Palma ou Ferrara, joue la carte du réalisme.
Le passage soudain d’un noir et blanc minutieux à une explosion de couleur dans les affranchis survient tel un choc sensoriel. Le film ne recule pas devant l’audace : chaque geste est calculé, chaque plan affirme une volonté de rompre avec les conventions.
Scorsese interroge la violence, il scrute l’ambivalence des personnages, il s’attache aux failles. Réalisme, humour noir, flamboyance, tout s’entremêle. Vous repérez cette solitude, ces regards fuyants, l’ironie des truands qui rient au mauvais moment, tout fait signe. Rien n’est gratuit, la violence découle d’une logique, même perverse.
La trame et les personnages iconiques du film
Place à l’humain, au parcours initiatique, à cette trajectoire qui laisse le spectateur interdit, entre fascination et malaise. Aucune glorification naïve, aucun manichéisme.
Le parcours d’Henry Hill : du rêve à la désillusion
Henry rêve tout gamin devant les chefs du quartier, il vacille entre admiration et angoisse. Très vite, il s’immerge dans un monde de règles tacites et de loyautés troubles. L’appât du gain, la fraternité, l’adrénaline – tout se mêle, tout s’accélère. L’enfance s’éloigne, les illusions tombent une à une.
L’accession au sommet ne supporte aucune faiblesse, la moindre erreur, la moindre faute enclenche la chute. La vie conjugale, incarnée par Karen, ajoute une tension, un risque de plus. La spirale de la drogue, l’angoisse, la paranoïa, qui stoppe cette fuite en avant ? Pas Henry. La collaboration avec le FBI sonne comme une condamnation, les affranchis sait montrer cette ambivalence, ce désastre intérieur.
« Ce film ne ment jamais. Il y a une vérité dans chaque plan, quelque chose d’amer, de magnifique. »
Ce commentaire d’un spectateur, trouvé sur un vieux forum en 1997, dit tout. Ce sentiment d’épuisement, de peur, de regret – une expérience viscérale que peu de films égalisent.

Les figures majeures : Jimmy, Tommy, Paulie, la mafia sans caricature
La galerie des personnages ne cède jamais à la caricature. Jimmy fascine par son sang-froid, Robert De Niro impose une intelligence minérale, en retrait, presque glaciale. Tommy, interprété par Joe Pesci, semble imprévisible, dangereux, la folie guette à chaque instant. Paulie, tout en retenue, inspire la crainte d’un clan, sans jamais hausser la voix.
L’Oscar de Pesci valide cette interprétation quasi animale, où la moindre variation de ton imprime la peur. Trois visions, trois manières de penser la mafia, loin de toute apologie. En 2025, difficile de trouver un personnage mafieux qui n’évoque la méthode Scorsese. Les héritiers se pressent dans les séries modernes, la référence change le visage de l’anti-héros.
Qui ose encore séparer fascination et terreur quand on entend ce nom ? La fresque criminelle atteint une densité rarement égalée.
Les apports artistiques et techniques qui bouleversent la grammaire du film criminel
Vous vous êtes déjà surpris à retenir votre souffle devant cet enchaînement de plans séquences ? Ce n’est pas un hasard, mais une évolution, une révolution des codes du genre.
La mise en scène et la photographie, l’alliance Scorsese-Ballhaus
Les affranchis bouleverse la mise en scène des films de gangsters. Le plan-séquence du Copacabana fait figure d’école : pas d’interruption, le mouvement de la caméra épouse la danse frénétique du couple, la mafia prend corps dans les couloirs.
Le chef opérateur Michael Ballhaus choisit d’intensifier la lumière, de modeler les visages, de métamorphoser le réel. La photographie ne se contente pas d’imiter, elle accentue la texture du monde criminel. Voix off envahissante, montages éclatés, silence – tout contribue à installer une complicité rare. Les ralentis transcendent la brutalité, les étudiants décortiquent encore ces choix scénaristiques dans les écoles de cinéma à Paris.
Le style, c’est aussi le langage, la rupture avec la narration linéaire. On bascule d’un souvenir à l’autre, on revient sur le passé, on s’attarde sur un détail.
La bande-son et ses choix musicaux déterminants
La musique devient un personnage, un témoin discret mais implacable. Des titres rock, jazz ou variétés américaines envahissent l’espace sonore. Layla d’Eric Clapton, divine, surgit sur une scène de mort, contradiction absolue.
La bande originale dicte le rythme, elle propulse le spectateur dans un temps précis, un contexte social. La culture populaire américaine s’invite par petites touches, chaque vinyle, chaque radio sature l’ambiance d’une mélancolie déroutante. En 2019, la Bibliothèque du Congrès inscrit la bande-son dans son patrimoine officiel.
Rien n’est laissé au hasard. La musique dit l’indicible, elle précède parfois l’action, accentue la tension ou détend l’atmosphère avant la tempête. Dans les films récents, le clin d’œil sonore trahit encore la dette envers le grand Scorsese.
- Scorsese magnifie la narration par la voix off et le plan-séquence, imposant ces techniques dans tout le cinéma moderne
- La parole des truands sonne juste, ni glamour, ni moralisatrice
- La violence stylisée bouleverse l’imaginaire collectif et rompt avec le cliché du film noir
- La bande-son transgresse les codes et impose la musique comme un protagoniste à part entière
L’impact durable du film mafieux de Scorsese sur le cinéma contemporain
Impossible d’épuiser l’analyse de ce phénomène, tant les ramifications s’étendent partout. Le cinéma évolue, les séries s’en inspirent, le crime change de visage.
Les héritiers : quelles traces dans les films et séries postérieurs ?
Qui nie l’influence de ce film sur la décennie suivante n’a rien vu. Les Soprano récupèrent cette ironie amère, cette violence contenue, jusqu’à la structure vocale du récit. David Chase assume la filiation, Casino poursuit le même chemin, Le Loup de Wall Street recycle la même urgence narrative. La presse américaine, en 2020, compile l’héritage sur trois générations.
L’ombre des affranchis plane sur les scénaristes du crime moderne, qui rêvent tous d’approcher cette vérité, cette ambiguïté. Même dans les documentaires, l’impact se fait sentir, la palette esthétique s’est élargie, les dialogues tranchent, l’humour noir colore les pans sombres. Le mimétisme ne finit pas de se diffuser, parfois jusqu’à l’épuisement.
Les distinctions, la réception et le statut de référence
Le film rafle tout sur son passage en 1990, nominations multiples, Oscars, BAFTA, Lion d’argent à Venise. Joe Pesci triomphe pour son second rôle, la critique salue l’audace, le public suit en France et ailleurs, plus d’un million de spectateurs. Le CNC annonce encore 300 000 visionnages annuels en 2025, en VOD. Personne ne s’étonne du statut culte, le film ne sort plus du panthéon mondial.
Le terme culte n’exagère en rien la réalité, tant la modernité de ce cinéma ne se dissout jamais. A-t-on assez mesuré son importance ? La référence s’installe, résiste, se renouvelle. Les listes des meilleurs films citent inlassablement ce monument, la moindre allusion dans un polar fait sourciller.
Le cinéma aurait-il la même force, la même subtilité sans ce tourbillon, ce dialogue acéré, cette brèche dans le réalisme ? Quelque chose manque, toujours. Rien ne remplace la claque initiale.

Je m’appelle Franck. J’ai la quarantaine, un pied dans le gaming, l’autre dans le web, et souvent un casque sur les oreilles dans mon petit studio. Je partage ce qui me fait vibrer : jeux vidéo, streaming, cinéma, séries et culture pop.
